La premiere nuit

Cinq avril deux mille quatorze

Les cadenas ont étés changés, les papiers pour le changement de propriétaire et la nouvelle immatriculation envoyés : Damacha est désormais notre maison flottante, à nous. Enfin, flottante … le Saint-Laurent n’étant pas encore tout à fait dégelé nous sommes en cale seche, c’est-à-dire la quille a l’air, et heureusement, parce que elle va bien avoir besoin d’un petit coup d’antifooling avant de re-gouter le doux gout de l’eau cette coque !

Pour être honnête, j’écris avec quelques mois de retard cette histoire, donc je ne me souviens pas exactement qui de Hugo ou de moi a eu cette brillante idée (mais bon, étant donné qu’elle est brillante, vous l’aurez deviné, il y a de forte chance que cette idée vienne de moi …), mais nous avons décidé que ce samedi, c’est bon on passe la première nuit à bord. Nous en profiterons pour déménager certaines affaires sur le bateau comme notre toute nouvelle boite à outils de oufs, une beau set de lampes a LED pour éclairer cette première soirée, des sacs de couchages et le kit complet d’un apéritif qui va se vouloir festif : Vin, bières, poulet rôti, chips, enceinte Bluetooth, playlists Deezer, jeu de carte etc … J’ai dit des sacs de couchages ? Hum, en fait, ce jour-là à Montréal il fait plutôt beau et pas trop froid, et nous on est plutôt optimistes alors, bon, on prend 2 sacs rapido, légers en mode été toussa, toussa. On est aussi passé acheter des jeux de bouts (en gros, des cordes a bateau) pour se confectionner un moyen rapide et efficace de monter nos affaires a bord sans avoir à jouer l’équilibriste sur une échelle en bois qui grince sous chacun de nos pieds. Oui, parce que contrairement à Norman, l’ancien propriétaire et concepteur de Damacha qui tout mouillé et avec le gilet doit peser dans les 60 / 70 kilos, avec Hugo nous tapons allègrement les 120 plombes (oui chacun … oui sans gilet … ca suffit les questions !). Ah ben ni les piliers et ni les secondes lignes ne sont connus pour avoir les os poreux…  C’est décidé nous achèterons une nouvelle échelle ! Mais pour l’instant place aux festivités. Le pont luit un peu de l’humidité, c’est beauuuu ! Le soleil se couche sur la skyline de Montréal, c’est beauuuu ! Notre système de montée d’affaire fonctionne à plein tubes, c’est beauuuu ! On descend nos affaires dans le carré, c’est le bordelllllll !

La soirée se déroule bien, on est comme deux gamins dont les parents sont partis pour la  soirée et qui ont la maison pour eux ! On mange le poulet avec les doigts, on boit plein de jus de raisin, on discute, beaucoup de notre projet, de ce que l’on va faire, des étapes à franchir avant de partir, des destinations que l’on souhaite visiter, déjà une ébauche de trajet commence à pointer le bout de son nez. Bon c’est une ébauche on dit bien, parce que la si on avait dû faire ce trajet là on aurait dû partir 5 ans et faire 3 fois le tour du monde ! On organise le bateau dans nos têtes (ou est ce qu’on va mettre le tonneau de Rhum qu’on s’est promis d’embarquer, il va falloir changer ces coussins degueulasses, on prendra deux poules a bord pour avoir des œufs frais tous les matins, du côté table on mettra tout ce qui est bouffe et coté banquette tout ce qui est outil, tu reprends du vin ?, au niveau de la table a carte il va falloir prévoir l’installation informatique, volontiers la deuxième bouteille est à tes pieds, non pas un chien c’est pas l’arche de Noé Damacha non plus, on va retirer les toilettes et mettre des toilettes plus larges et plus solides (oui, c’est comme le coup de l’échelle en bois), il faut vraiment changer ces coussins, la cuisine on la garde comme ça, Buffalo, en plus avec deux poules on pourra les tuer et les rôtir à chaque fois qu’n arrivera dans un nouveau pays vu qu’on ne pourra pas les faire descendre à terre et en partant du pays on en rachètera 2 nouvelles,  … etc)

Vers les coups de 10 heures et malgré le jus de raisin voilà qu’arrive un invité auquel on ne s’attendait pas : Le froid. Vous me direz, à « Montréal calice ! Faut ben et’ pas ben futé lo pour pas s’attend’ au froid ‘stie … » Ouais, ben vous avez de la chance qu’à l’instant où j’écris ces lignes je n’ai pas de repartie parce que sinon je peux vous dire que je vous aurais mouché sévère et que vous seriez repartis la queue entre les jambes et le regard bas mes ptit potes ! Bref le froid donc … là on se dit (enfin surtout moi) j’ai juste pris un Gros pull, j’aurais peut-être dû prendre mon Canuck qui va jusqu’à – 40 … on se met à la recherche de quoi que ce soit qui aurait pu servir de chauffage (on a bien un poêle qui marche au kérosène dans le carré pour se chauffer mais on ne l’a jamais utilisé, jamais nettoyé et surtout nous n’avions pas la moindre goutte de kérosène sur nous …) Une vraie chasse au trésor se déroule l’heure qui suit ! On vide tous les coffres, on explore les moindres recoins alternant les « ouahhh ! », « putain regarde », « c’est quoi ça ? ». Et puis, on tombe sur … un chauffage électrique ! Bon le chauffage est un petit rectangle marron tout plein de poussière. Gravé dans la plaque a l’arrière de l’engin la date de 1960 et quelques nous apprend que cette relique est encore plus vielle que le bateau … On l’installe près de la table du carré, on le branche, on tourne le rhéostat à fond et on espère ne pas faire disjoncter la ville ou mettre le feu à notre nouveau bateau. Petit à petit une odeur de métal chaud envahi la cabine et la chaleur commence à se diffuser lentement autour de nous. Trop bien ! On regarde notre nouvelle machine préférée du bateau, on la touche elle ne cchauffe pas trop sur le dessus et pas de signe de feu à l’horizon donc bon on se détend et on continue nos discussions sur des sujets divers et variés (en clair, qui ne sont pas vos affaires ceux là !). Puis vient le temps de se coucher. Hugo prendra la couchette du carré et moi la couchette à l’avant. On va être max ! On baisse la table pour qu’elle se mette à la hauteur des deux banquettes et constitue un superbe lit 2 places (enfin il serait superbe si ce n’était pour ces Ostie de coussins verts …).

Je me faufile dans la cabine avant, au milieu des sacs de voile des gilets de sauvetage avec mon duvet ultra light donc. Dehors la température est tombée. Du 20 et quelques degrés de l’après-midi nous passons juste en dessous des zéros à minuit … Autant dire que notre petit chauffage a beau cracher tout ce qu’il a, c’est très loin d’être suffisant. Et puis autre chose aussi, l’acier qui constitue la coque de notre esquif conduit parfaitement le froid. Hors, la cabine avant doit faire en longueur 1m89. Mesurant 1m90 et l’ensemble des voiles et gilets m’empêchant de me mettre de travers autant dire que j’ai eu aussi froid sur le haut du crane que sous la plante des pieds. Dormir avec les chaussettes n’y change rien …. Avec les chaussures un peu mieux … Néanmoins la nuit, aussi glaciale fut elle fut riche en enseignements. Par exemple les joints des hublots, hé bien ils sont à refaire, non seulement pour le froid mais surtout pour les gouttes qui s’en échappent et tombent toute les 27 secondes sur le crane, le cuir chevelu, le nez ou les oreilles de la malheureuse personne en dessous dont les lèvres tournent au bleu et les sourcils commencent à givrer …

Bref réveil à 6h du matin, transis de froid complètement habillés, tout tremblant et rêvant d’un café bien chaud. D’un commun accord nous partons au Tim Hortons le plus proche, prenons deux cafés larges et des Tim matin. Nous mettrons plus d’une demi-heure à nous remettre de nos émotions. La température cette nuit, malgré le travail de notre petit chauffage n’a pas du atteindre un nombre a deux chiffres. Autant vous dire qu’on n’est pas prêt d’oublier cette première nuit !!